Dr. Abou Thiam, enseignant chercheur: « Le développement excessif du Typha est l’un des gros problèmes environnementaux du Lac de Guiers »

La prolifération de certaines espèces  envahissantes sur les rives du Lac de Guiers et dans le Delta ne date pas d’hier. C’est ce que soutient, l’enseignant chercheur à l’Institut des sciences de l’environnement (Ise) et spécialiste des milieux humides, Dr.Abou Thiam. L’universitaire associe la prolifération  de ces plantes à des changements importants  dans  l’hydrologie et dans  la qualité de l’eau suite notamment  à la construction des barrages. Le spécialiste des milieux humides égrène au cours de cet entretien les conséquences de cette invasion sur les plans d’eaux comme celui du Lac de Guiers. 

Professeur vous avez présenté et soutenu à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar  une thèse de doctorat  d’Etat en sciences naturelles  sur la prolifération de certaines espèces  aquatiques  dans le Delta du Fleuve Sénégal. Pouvez-vous de nous faire l’économie de cette étude ? 

C’est un travail de recherche que j’ai mené dans le Nord du Sénégal depuis des années 80  et qui a  concerné  essentiellement la flore et la végétation des milieux humides du  Lac de Guiers  et le Delta, c’est-à-dire entre Saint Louis et Richard-Toll. Dans cette région nous avons effectué l’inventaire des macrophytes aquatiques, analysé les séquences des végétations, établi une typologie des espèces végétales des milieux humides, fourni des informations sur l’écologie, la biologie de plusieurs taxons et étudié la prolifération de certaines espèces végétales dans les milieux humides.  Il faut rappeler que  le Lac de Guiers est le plus grand réservoir d’eau douce de surface  du Sénégal et de la région du Delta constitue une importante zone de production agricole du pays. Ce travail a permis de faire un état des lieux   de la végétation des zones humides.

Les milieux humides sont  des  zones très importantes aux plans économique et écologique. Elles sont très productives.   Si nous prenons le Nord du Sénégal, nous avons le parc des oiseaux du Djoudj qui accueille des millions  d’oiseaux migrateurs. Ce parc  joue un rôle de premier plan  dans le développement du tourisme et le maintien de la diversité biologique de la région. De l’autre côté, nous avons aussi eu à nous intéresser à la biologie et à l’écologie de certaines espèces de plantes. Nous avons remarqué que depuis quelques années, certaines plantes se développent de manière anormale posant ainsi des problèmes. Nous avons  étudié un peu plus en détail certaines de ces espèces  comme la salade d’eau douce (Pistiastratiotes), le typha ( Typa domingensis), Potamogetonshweinfurthii et Salvinia molesta une invasive introduite accidentellement dans la zone à la fin des années 90. Toutes ces espèces ont causé en diverses périodes des problèmes du fait de leur grand développement et de leur extension. La prolifération des macrophytes peut rendre difficile l’accès à l’eau, freiner l’écoulement des eaux dans les canaux, bloquer les pompes, favoriser certaines maladies comme le paludisme, la bilharziose entre autres.

L’autre aspect, lorsque  l’on parle aujourd’hui de plantes aquatiques, surtout dans  la  région, du delta,  on fait allusion à l’abondance à certaines espèces de plantes dites  envahissantes. Nous préférons le terme proliférant à celui d’envahissant. Si Salvinia molesta peut certainement qualifiée d’invasive et d’envahissante, le Typha, Pistia, Potomogeton font partie de la flore autochtone dont le grand développement est consécutif à des changements écologiques. En plus de la connaissance des espèces, il y a lieu de s’intéresser également aux moyens de valorisation de contrôle de ces plantes.

A quand remonte l’invasion de ces plantes dans ces zones ? 

Les premières plantes aquatiques ont été signalées dans la région dans les années 50 après la construction barrage de     Richard Toll en 1947 qui a transformé le Lac en un réservoir d’eau douce pour notamment les usages agricoles. Cette modification a eu un impact parce qu’il a été suivi du développement exubérant de Typha. En 1956, Trochain a estimé à 1.000 ha, les superficies occupées par l’espèce dans le seul Lac de Guiers. En 2010, les superficies occupées par l’espèce étaient plus de 4.500 ha soit plus de 4, 5 fois de plus. Le problème posé donc par le Typa n’est pas récent. Les deux barrages érigés sur le fleuve Sénégal dans les années 80   par l’Organisation pour la mise en valeur du Fleuve Sénégal ( Omvs) ont profondément modifié l’hydrologie et la qualité de l’eau. Certaines espèces ont profité de ces conditions pour se développer.  La salade d’eau a proliféré dans les années 1990, et le Typha a poursuivi sa multiplication.

Aussi, l’un des facteurs qui a contribué au développement de la  végétation aquatique est la baisse de la salinité et la stabilisation du niveau de l’eau.

Les mouvements d’eau salée dans le Delta avant la construction des barrages  permettaient de contrôler le développement de la végétation aquatique adaptée aux eaux douces. Les études d’impacts réalisées lors de la construction des ouvrages  n’ont pas suffisamment pris en compte tous ces aspects.

Est-ce qu’il y a d’autres facteurs qui expliquent l’augmentation  incontrôlée de ces plantes dans cette zone ? 

Jus qu’ici, on a expliqué la prolifération des typhas par  l’adoucissement des eaux et les hauteurs des eaux élevées durant  toute l’année. Mais je pense qu’il y a d’autres facteurs qui sont susceptibles d’intervenir comme l’utilisation d’intrants chimiques comme l’engrais dans les périmètres agricoles. Aux Etats-Unis, on a observé une extension des peuplements en Floride due à la grande utilisation de ces produits. La relation entre la prolifération  de Typha et  les cultures irriguées devrait être étudiée. Mais on peut dire des quantités importantes de fertilisant  sont utilisées pour les cultures comme le riz, la canne à sucre. Mais une recherche approfondie pourrait nous permettre de se faire une religion sur cette question.

Est-ce qu’il y a des menaces pour le plan d’eau du Lac de Guiers ?

L’un des gros problèmes du Lac de Guiers  est l’existence d’un rideau dense de Typha  qui ceinture presque totalement le plan d’eau du  Lac de Guiers et qui rend difficile l’accès à cette ressource. Il y’a aussi le fait que les pêcheurs ne peuvent plus se déplacer facilement dans le Lac. Ils  ont du mal à se frayer un chemin dans cette végétation très dense. Il y’a aussi le développement de certaines maladies liées à l’eau comme le paludisme, la bilharziose. Donc le développement de ces espèces a des incidences négatives sur la vie des populations riveraines. Toutefois  les autorités ne sont pas restées les bras croisés. Il y a eu des actions de contrôle comme la lutte contre Pistiastratriotes dans le Lac de Guiers en 1993 et 1995, le faucardage de Typha en 1999 et à l’échelle du Delta, la lutte biologique contre Salvinia molesta, une fougère aquatique flottante en 1999 et 2000.

Le Typha est quand à elle, une plante fixée, avec des rhizomes qui sont très puissants et difficiles à enlever avec des techniques  et  méthodes classiques de lutte biologique. Tout en cherchant les meilleurs moyens de contrôle de la plante, il est aussi important de chercher les meilleurs moyens de l’utiliser. Les populations développement une utilisation artisanale du Typha pour la confection des nattes et des palissades  entre autres. Mais leur prélèvement est faible par rapport à la matière qui est disponible. Il faut aussi chercher d’autres moyens et voies de la valorisation du Typha.   Il y’a quelques années, un projet allemand s’était intéressé à  faire du charbon avec le typha. Il y a  eu des résultats intéressants, mais le problème dans la diffusion de cette technique et l’acception de ce produit par les populations comme substitut du charbon de bois. Il y a un étudiant qui travaille sur les possibilités de méthanisation du Typha. Il y a aussi des possibilités d’en faire une pâte à papier. Dans ce milieu où il y a un déficit de matière organique dans les sols pourquoi ne pas essayer de faire du compost avec le Typha ? Toutes ces solutions et d’autres sont à étudier.

Est-ce que les chercheurs sont à l’avant-poste dans la recherche des solutions à cette problématique ? 

La recherche est en retard par rapport à la problématique. On parle aujourd’hui  du typha dans le Delta. Je me rappelle, il y’a cela 15 ans, les mares  du  Parc du Niokolo Koba étaient envahis par  Mimosa pigra, une espèce exotique et invasive avec toutes les conséquences négatives sur le milieu du parc.

Ces plantes aquatiques rendent difficile l’accès aux mares  et accélèrent aussi le processus de leur sédimentation. C’est un problème qui est là, mais qui n’a pas été suffisamment étudié et  suivi. Il y a certes  quelques  projets tentatives, des tentatives localisées mais c’était trop ponctuelles et sporadiques. Il est temps d’accorder suffisamment d’attention et de moyen à cette problématique qui est devenue un problème  majeur pour notre pays. Il y a lieu de mettre en place un programme national de lutte contre les plantes envahissantes.

Au juste quel regard portez-vous sur l’utilisation des produits chimiques d’une manière générale et des pesticides  en particulier dans  des exploitations agricoles ? 

Il  y’a plusieurs éléments qu’il faut  considérer pour les aspects liés aux produits chimiques de façon générale.  Il y’a d’abord le type de produit chimique. Les pesticides sont une catégorie de produits, les engrais chimiques en sont d’autres. Quel que soit le type de produit ou d’intrant, l’aspect réglementaire est primordial. Lorsqu’on veut contrôler quelque chose, il faut disposer d’une réglementation. S’agissant des pesticides,  le Sénégal fait partie des pays du Comité permanent inter-Etats de lutte contre la sécheresse  au Sahel (Cills). Cette organisation a mis en place depuis plusieurs années  un système régional d’homologation des pesticides. En principe, tous les pesticides utilisés au Sénégal doivent avoir une autorisation de cette structure. Il y a une réglementation, mais c’est l’application qui pose problème. Les ressources affectées aux contrôles et aux suivis sont dérisoires au regard du problème. On ne connaît pas tous les produits chimiques agricoles qui circulent dans ce pays tant du point de vue de leur nature que leurs quantités.   De plus les normes internationales en matière de résidus de pesticides dans les aliments et dans les différentes matrices de l’environnement restent à établir ou à actualiser. Il y a un vaste champ d’actions à entreprendre. Toutefois il semble avoir une prise de conscience du public sur cette question. Quelques mouvements et des actions se mettent en place. Il y a des tentatives de développement de l’agriculture biologique, d’agro-écologique. Mais ces différentes formes d’agriculture ont besoin d’un cadre juridique approprié, du soutien des autorités publiques et administratives et d’une recherche efficace.

Vous avez beaucoup travaillé  sur les milieux humides. Depuis quelques temps, un débat s’est posé sur l’érection d’une arène nationale sur le site  du technopole qui est un milieu humide. Quelles sont les conséquences qui pourraient découler de la construction de cet ouvrage dans ce milieu fragile ?   

Je constate dans un premier temps, qu’il y’a une disparition des milieux humides aux alentours de Dakar.  Le site  du  technopole se trouve dans la Grande Niaye de Dakar. C’est  sans doute  la dernière zone humide qu’on a dans cette région. Dakar a un besoin crucial d’espaces verts. La pression du bâtiment est telle que tous les espaces susceptibles de jouer ce rôle disparaissent.

L’idée n’est pas de conserver cette  Niaye de façon qu’on ne l’utilise pas. Toutefois, il faut que l’aménagement se fasse de façon globale et que l’on tienne compte des différentes activités comme le maraîchage et la pêche. Des élèves et des étudiants avec leurs enseignants font  régulièrement des sorties pédagogiques sur le site, ce qui permet d’illustrer les enseignements théoriques délivrés dans les salles et les amphithéâtres.  Il faut préserver ces activités et utiliser cet espace de manière appropriée. Je pense qu’il faut d’abord  faire une étude exhaustive de la situation, analyser les différents scénarii d’aménagement avant de procéder à des affectations. Une étude d’impact environnement est indispensable avant toute décision. En plus de son rôle de  réceptacle des eaux de ruissellement, cet écosystème constitue  un cadre d’étude du milieu naturel pour beaucoup d’élèves et d’étudiants. Par conséquent il mérite d’être protégé.

Propos recueillis par Idrissa SANE et Ndiol Maka SECK  

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