Le Technopole de Dakar : La survie sur le fil d’eau d’une dépression

Idrissa SANE (Dakar)

La nappe phréatique qui affleure est une aubaine pour des chercheurs d’espoir dans le Technopole. Dans la zone des Niayes, véritable poumon dakarois, à l’ombre du béton, du bitume et du fer, le Technopole est la respiration de pêcheurs et de maraîchers. Emplis du message de la protection des ressources, les pêcheurs se battent contre la pollution pendant que les maraîchers adoptent, à petite échelle, des stratégies d’économie d’eau. L’horizon est, malgré tout, chargé de nuages pour toutes ces activités.

Une vue de technopole, la zone humide dakaroise

Une vue de technopole, la zone humide dakaroise

Ici, l’affleurement de la nappe phréatique et la disponibilité de l’eau durant toute l’année conditionnent la vie humaine, végétale et animale. Cette cuvette est, par la force des choses, le refuge des réfugies climatiques du Sénégal et des oiseaux migrateurs menacés dans le monde. Chaque jour est une espérance renouvelée. Chaque jour est une aurore dont le soleil devient encore plus radieux lorsque la corbeille s’emplit de quelques espèces de poissons. Pas très loin, les vrombissements des moteurs, sur la nouvelle Autoroute à péage Dakar-Diamniadio, produit un vacarme entre dans le quotidien des riverains. En contrebas, la Nationale 1, réhabilitée, regarde défiler le lot de voitures ayant préféré le service public gratuit de la circulation. Derrière nous, la Cité Sotiba sert de tampon entre le reste de la populeuse Pikine et cette portion du cours d’eau, à hauteur du Technopole. En levant les yeux, sur la droite, les hauteurs de Pikine-Canada et Guédiawaye renvoient au souvenir de l’appellation courante de « Ravin », pour décrire cette dépression.
Le panorama est une somptueuse verdure en cette matinée du samedi 9 mai 2014. C’est un régal des yeux, ce tableau de la nature qui ne porte pas encore la nudité des espaces visités par la main destructrice du béton et du fer. Majestueux, les cocotiers et les herbes hautes ignorent encore les échos polémiques d’une arène nationale pour la lutte, en bordure des deux nouvelles voies de dégagement reliant Pikine à Guédiawaye en un temps record. La vie suit donc son cours… sur ce cours d’eau. L’espoir est un filet sans cesse jeté dans l’eau afin de prendre de précieux poissons. Trouver les moyens de vivre est un défi quotidien qui ne connaît pas d’âge. C’est le filet de la survie. Cet ensemble de mailles, préparé à l’ombre des pirogues sur le sol ferme, assure la prise de l’espoir.
La survie est un sourire que ne ternit pas ce ciel loin d’être dégagé en cette matinée. Entre des vases à fleurs, arrosoirs fermement tenus à la main, un jeune homme, sous les yeux de son maître, Aliou Youm, à la noirceur marquée, se faufile entre des plantes ornementales comme les ficus et les « borneras ». Comme une machine programmée pour rendre à la nature exubérante une partie de la nourriture qu’elle produit elle-même, le jeune homme fait des allers-retours presque en courant. Son dynamisme est un hymne à l’effort. C’est un rituel du travail auquel il sacrifie, sans discontinuité, depuis une dizaine d’années. Le Technopole est devenu sa seconde demeure. « Je suis originaire de Diourbel. Depuis mon installation à Dakar, j’ai investi dans la floriculture dans cette zone parce que nous n’avons pas de problème d’eau », confesse-t-il. Un bassin en ciment, de forme cylindrique, est attenant à un puits d’au moins un mètre de profondeur. Cette retenue d’eau est sa solution au casse-tête des exploitants des périmètres maraîchers du Technopole. L’ingéniosité, avec du matériau sommaire, est une source de revenus, à travers les plants de choux, de salades, de tomates.
UN NID D’EXODE RURAL POUR LES HOMMES
L’expérience des périmètres maraîchers est une solution commune à beaucoup de jeunes. A l’entrée du Technopole, près du local de la Sonatel, des jardins sécurisés à l’aide des palissades de typhas longent la voie latéritique, elle-même, s’étire. Sara Diouf, est en faction devant ces périmètres. Il vient d’arroser 13 plants de salades, des pieds de manguiers et des haies d’ananas. Ici, il a l’eau en permanence, contrairement à la situation en vigueur dans son village natal. Il garde encore en mémoire les transitions difficiles, dans son Sine natal, entre la saison des pluies et la saison sèche. C’est la seule fausse note du bel hymne à la beauté de son terroir de Fissel Mbadane, dans la région de Fatick (150 kilomètres de Dakar). Dans cette dépression naturelle, verte et humide, il a aménagé une excavation en guise de retenue d’eau. « Vous voyez, lorsqu’il pleut, elle se remplit d’eau. Je peux arroser, durant plusieurs mois, avec l’eau de pluie. Ce procédé nous évite de creuser tout temps pour avoir de l’eau », dévoile le maraîcher. Ces « céannes » sont des retenues d’eau aménagées par une simple excavation atteignant la nappe. Ces aménagements sont assez larges avec, au moins, un mètre de profondeur. Au-dessus de ces « céannes », des branches d’arbres forment une voûte pour limiter les évaporations. Depuis une dizaine d’années, Fara Diouf tire les moyens de subsistance de sa famille de l’exploitation de ces parcelles. La survie est un pont qu’emprunte aussi son voisin Fara Diouf. La barbe bien fournie, le regard avenant, M. Diouf, fait du maraîchage sa principale activité. Sous un vent frisquet qui balaie le site, cet homme exprime les marques de satisfaction.
La nature a ses incertitudes, malgré ses splendeurs. Vivre ou survivre dans ce nid de la nature, aussi bien pour les oiseaux migrateurs que pour les hommes ayant choisi l’exode rural, reste un défi dans la précarité. L’équilibre de l’écosystème n’est pas garanti dans l’absolu. De ce fait, l’angoisse habite les cœurs, sous les traits de rideaux de typhas tapissant l’horizon, sur la terre ferme, vers la nouvelle bretelle menant vers Pikine. En contrebas de la route, le peuplement de cocotiers se réduit peu à peu. Les maraîchers, eux, attendent le pire. L’horizon est peuplé des craintes de voir des lutteurs s’adonner à leurs joutes du week-end si près de leurs exploitations, dans une nouvelle cuvette. Celle-ci ne sera pas comparable à ce ravin à la nature épanouie. Il s’agit plutôt d’une infrastructure en béton, hissé sur de la terre remblayée. La supplique est formulée par une amazone de la terre. Retrouvée sur les lieux, Ngoné Diop confie : « La construction de l’arène nationale, dans le site du Technopole, n’est pas la meilleure chose pour nous parce qu’il y aura une perturbation de nos activités Nous ne pourrons plus mener nos activités et, en conséquence, cela va accentuer la pauvreté. Ici, nous avons facilement accès à l’eau soit avec les mares soit avec la nappe phréatique. Nous ne sommes pas sûrs d’obtenir ces faveurs de la nature ailleurs ». Courbée sur ses pépinières, Ngoné Diop racle la superficie pour faciliter l’infiltration de l’eau. La dame n’est pas une néophyte en agronomie. Elle se relève et dévoile sa technique d’économie d’eau et d’énergie avec un sourire. « C’est vrai, il y a de l’eau, mais nous n’avons pas besoin d’arroser tous les jours certaines cultures. Parfois, je peux rester deux à trois jours sans arroser. Ce qui permet de biner ou de faire d’autres aménagements », dit-elle.
DE L’IMAGINATION POUR DES ECONOMIES D’EAU
Le site découvre ses atours authentiques à mesure que nous avançons. Au coin d’une pénétrante latéritique, le jardin est entouré de plusieurs herbacées et de formations arbustives. Un micro climat emplit le lieu d’une fraîcheur bienfaisante. Nous sommes bien dans les Niayes, avec ses conditions climatiques particulières, disons plutôt avec son micro climat. Celles-ci font de ce site le refuge des migrants climatiques. Ngor Niang, un homme de forte corpulence, originaire de Loulou Sessène (un village de Fatick) ne peut pas refuser sa condition de migrant climatique. « Je pratiquais l’agriculture en saison des pluies et le maraichage en saison sèche mais, à cause de la salinité et de la pauvreté des terres ajoutées à l’insuffisance des pluies, je ne pouvais pas obtenir des productions pour subvenir à mes besoins », dit-il. Il plie bagages et débarque à Dakar, grossissant les rangs des demandeurs d’emploi. La quête est un véritable parcours du combattant. Ce Sérère s’impatiente dans les fils d’attente. « Je suis venu à Dakar pour chercher du travail, comme je n’ai pas trouvé, je me suis lancé dans le maraichage dans cette zone où, à grâce à l’eau, nous pouvons faire plusieurs récoltes dans l’année », confesse-t-il. Une petite dénivellation laisse voir l’eau verdâtre de la « céanne ». Ses collègues et lui ne font pas un mésusage de ce liquide précieux. « Ici, tout le monde a conscience de l’importance de l’eau. C’est la raréfaction de ce liquide qui nous poussé à quitter nos villages pour venir à Dakar loin de nos parents. Durant la saison des pluies, je fais des excavations pour récupérer le maximum d’eau pour un usage s’étalant sur un minimum de six moins. La remontée de la nappe phréatique me facilite les choses », s’exprime le producteur.
Un peu plus au Nord, sur les bas-côtés de la route de Cambérène, juste après l’Ecole nationale de Formation en Horticulture, d’autres exploitants travaillent paisiblement dans leur jardin. En plus de ces « céannes », à une période de l’année, ils ont recours aux eaux usées traitées par l’Office national de l’assainissement du Sénégal (Onas). « Au mois de mai, les eaux des nappes deviennent salées. A partir de cette période, l’ONAS nous fournit les eaux usées traitées qui nous permettent d’avoir plusieurs récoltes avec peu d’eau », se félicite Fatma Bâ.
La pêche en eau trouble
La vie continue, près des « céannes », mais au bout d’un filet à épervier. Au milieu d’un bosquet, des fumées s’échappent des huttes en raphias. Près de la piste, Joseph Bora, les jambes allongées, discute avec un ses camarades. Ce dernier rapièce le filet à épervier. Depuis plus de cinq ans, leur vie est liée au Technopole. « Je peux gagner 2.500 francs Cfa, 3000 francs Cfa, voire 6.000 francs Cfa par jour après la vente des poissons », révèle, Joseph Bora, un sénégalais originaire de la région d’Oussouye, au Sud du Sénégal. Leur activité est menacée. La population de typha explose au milieu des cours d’eau. C’est la menace anthropique. Au loin, au bout de la grande piste latéritique qui s’étire vers la grande mare, sur un coin faisant office de poste de débarquement, Moussa Kamara, les filets à la main, sort de la vase. Agé 67 ans, il remonte difficilement la berge. Il est trempé jusqu’aux os. Le sexagénaire est d’un abord facile. Un sentiment de désastre l’enserre. « Depuis 15 ans, je pêche dans les mares du Technopole. Je gagne 2.000 francs Cfa, 3.000 ou 5.000 francs Cfa par jour. Depuis mon départ à la retraite, je ne vis que de cette activité. Aujourd’hui, nous avons des craintes relatives à la construction de l’Arène nationale. Nous devons continuer à nous organiser pour trouver un terrain d’entente avec les autorités », confesse Moussa Kamara, un ancien militaire sénégalais. Augustin Gomez un autre pêcheur n’a que des prières pour que le projet ne voit pas le jour sur des points qui vont perturber l’écosystème. Le choix du site a suscité une controverse entre les autorités et des habitants ou associations. Même si le projet a ses défenseurs, l’Etat poursuit le dialogue et cherche un « site consensuel » pour reprendre la formule du Premier ministre Aminata Touré dans sa Déclaration de politique générale en octobre 2013.
Sur le point le plus avancé dans la grande mare, plus de dix pêcheurs raccommodent cinq filets. Tous les jours, ils se retrouvent sur les différentes mares pour traquer les poissons. Au fil des années, ils s’emploient à la protection de ce site. « Les pêcheurs qui sont ici ont, à plusieurs reprises, renvoyé des charretiers qui veulent transformer ce site en dépotoirs d’ordures. Nous savons que si l’eau est polluée, il n’y aura plus de poissons dans ces mares. Nous devons la protéger, cette eau parce c’est ici que nous tirons nos revenus », rapporte Antoine Lambal.
Sur cette pointe, nous avons le regard suspendu sur les légers mouvements ondulatoires de l’eau. Des bandes d’oiseaux survolent la grande mare et se reposent paresseusement. Plus de 172 espèces d’oiseaux menacés y vivent. Une colonie de goélands attire des visiteurs. Des spatules, des barges volent et se retournent. Leur présence est indissociable avec la disponibilité des mares. Dès lors, nous comprenons l’attraction que le site exerce sur les scientifiques et sur les touristes. La nature, ici, est poésie. Oui, parce qu’elle est vie, dans toute sa splendeur. « Nous appelons nos partenaires de la Société civile à faire un lobbying pour maintenir cette zone humide et sauver des oiseaux migrateurs », prêche le Directeur des Parcs nationaux du Sénégal, Soulèye Ndiaye.

Les graines de l’éveil d’une conscience environnementale
Un élan pour la nature. Un vaste de mouvement de sympathie pour préserver la vie. Les organisations de défense de l’environnement, l’Association des étudiants diplômés de l’Institut des sciences de l’environnement, des organismes intervenants dans le domaine de l’environnement, les maraîchers, les riverains avaient fait front commun contre ce projet de construction de l’Arène nationale par la République de Chine au profit de l’Etat sénégalais. Les menaces sur cette zone humide sont encore en débats, dans un processus de concertations pour trouver une solution consensuelle.

Le président Macky Sall au chevet Des Niayes
En plus des espèces guinéennes, on y retrouve des espèces dominantes comme Chloris barbata, Cenchrus biflorus, Dactyloctenium aegyptium, Phragmistes australis, Avicennia germinans, Typha domingensis, Tamarix senegalensis recensées par Nadia Tih, dans le cadre de la réalisation de son mémoire de Master II en sciences de l’environnement en 2013. Le Technopole est l’un des rares sites dakarois de concentration de la biodiversité, une sorte de hotspot pour reprendre la formule de nos professeurs de l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Mais, pour combien de temps ces mares et ces lacs seront-ils encore les sources de vie pour les hommes, les oiseaux, et les espèces végétales ? Personne ne le sait. La progression des habitats et l’expansion des grands travaux ont déjà perturbé les écoulements des mares. Les maraichers, les pêcheurs, les environnementalistes et les organismes se battent pour sa sauvegarde. Le président de la République, Macky Sall, conscient des fonctions économiques, écologiques, et sociales, a invité les services compétents à sauver les Niayes qui est le grand ensemble où se trouve le technopole. « Pour faire face à ce phénomène d’émiettement continu des terres de cultures dans cette zone des Niayes, le président de la République a décidé de mettre en application une réglementation adaptée, qui va désormais organiser la non-cessibilité des assiettes foncières pour usage d’habitation », lit-on dans le communiqué du Conseil des ministres publié dans l’édition du « Soleil » datée du jeudi 15 mai 2014.
Le technopole fait partie des Niayes qui fournissent 80 % de la production totale des légumes aux marchés de Dakar et de l’intérieur du Sénégal selon l’étude intitulée : « Manuel des bonnes pratiques de l’utilisation saine des eaux usées dans l’agriculture urbaine ».

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