Aire marine protégée de Joal : la bouée de sauvetage des espèces en voie de disparition

Par Idrissa SANE (Dakar/Sénégal)

L’espoir renaît entre la terre et la mer à Joal Fadiouth. L’aire marine couvrant 174 kilomètres carrés est une bouée de sauvetage des espèces en voie disparition comme les Thiof. L’aménagement de l’Aire marine protégée (Amp) a contribué à la restauration des habitats, des zones de frayères. Des espèces qui avaient disparu ont réapparu. Elles sont passées de 78 en 2013 à 108 en 2014 et à 118 en 2015. L’Amp est un sanctuaire de la régénération de la biodiversité.

SAM_4059La marée est haute au quai de Jaol, une ville côtière, située à une centaine de kilomètres au sud de Dakar ce mardi 21 juin 2016. Des vendeuses chargées de bassines  de poissons s’échinent  à sortir de l’eau. D’autres femmes vendent des beignets, des petits déjeuners, çà et là sous des parasols. Sur la terre ferme,  des ouvriers acheminent des caisses de poissons presque en courant vers les camions frigorifiques. Au rivage, El Hadj Kane, un pêcheur,  Makha Seck et  un mareyeur se prélassent. Les deux jeunes font face à la vaste étendue d’eau couvrant l’Aire marine de protégée de Joal Fadiouth créée par le décret N° 2004-1408 du 4 novembre 2004. L’Amp a sorti les activités de ces deux jeunes des eaux troubles. « Les eaux de Joal Fadiouth  sont de nouveau poissonneuses. J’ai été pris surpris en train de pêcher dans l’aire protégée. Mais je n’en reviens pas. J’avais presque ramassé des poissons. L’Amp a fait renaître l’espoir chez la communauté de pêcheurs qui ont amélioré leurs recettes », témoigne  El Hadj Kane. L’Amp est une nasse fourmillant de poissons. Elle déborde sur ses dépendances extérieures où la pêche est autorisée. La pêche n’est plus dans le creux de la vague à Joal Fadiouth. A l’image de ces nuages qui se déplacent sur ce ciel bleu, les incertitudes s’éloignent du plus grand poste de débarquement de poissons en Afrique de l’Ouest. Depuis 2013, une superficie de 174 kilomètres carrés est sous la protection de la communauté, des services des eaux et forêts, des services de la pêche, des mareyeurs et un agent assermenté de l’Amp. C’est une zone fermée sous haute surveillance de jour et de nuit. « Les populations autochtones participent à la surveillance de l’Amp. Nous organisons des patrouilles avec des pirogues motorisées. Nous effectuons une dizaine de sorties par mois en tenant en compte des conditions météorologiques. Notre objectif ultime n’est pas d’appréhender les pêcheurs mais de les dissuader », raconte le capitaine Mamadou Ndiaye, le conservateur de l’Amp de Joal Fadiouth. Deux miradors sont plantés, sur les deux extrémités de l’aire protégée sur le continent, l’un au Cape Finio et l’autre à Banc Gaskel près de Ngazobil. Du haut des miradors, les surveillants ont une vue panoramique sur l’Amp. La surveillance physique est couplée à  une surveillance bioécologique. « Nous réalisons 4 suivis bioécologiques, en période froide, puis froide-chaude, ensuite chaude  et enfin chaude-froide parce que la présence d’une espèce est dictée  par rapport à sa biologie », renseigne le conservateur.

L’Arche de Noé posé sur la mer

L’Amp est au centre d’intérêt des institutions de recherche comme le Centre de recherches océanographiques de Dakar Thiaroye (Crodt) et l’Institut de recherche pour le développement (Ird). Les chercheurs déterminent de façon régulière les paramètres physico-chimiques, le PH entre autres. Ils  observent l’état des habitats qui sont  l’Arche de Noé marin. L’Amp est une bouée de sauvetage pour des espèces halieutiques en voie de disparition.  « L’Amp a contribué à la fois à la régénération des espèces et à l’augmentation des stocks. Les pêcheurs sont prêts à payer des millions de francs Cfa pour accéder à l’Amp parce qu’ils savent pertinemment  que leurs captures vont couvrir ces pénalités. En 2013, on a dénombré 78 espèces, en 2014 on est  108, alors qu’en 2015 on est à  118 espèces », rapporte le conservateur.  Après des décennies d’absence, les crevettes refont surface dans les eaux de Joal Fadiouth. Leur capture remporte beaucoup aux populations et aux prêcheurs entre octobre, novembre et début décembre. C’est le bloom des crevettes. La communauté récolte les fruits de leur engagement écologique. L’Amp est le gît des nurseries, des zones de frayères, c’est-à-dire de reproduction des poissons. C’est dans cet espace marin que les poissons sont vraiment libres dans leurs eaux. Jadis, ces espèces sont traquées, aculées aussi bien dans en surface qu’en profondeur dans tous les coins de la mer. L’apparition des nouvelles espèces est l’autre versant des retombées de la conservation. Les tortues marines, les lamantins d’Afrique, les dauphins repeuplent les habitats marins. Le cymbium, les crabs, les poulpes,  les murex, les huîtres sont réapparus. Cette diversité des espèces et l’abondance des ressources ont des impacts sur l’avifaune. Les sternes,  les mouettes,  les pélicans ont retrouvé leur paradis écologique réhabilité. Selon le rapport d’activité de l’année 2015, sur l’ensemble des campagnes de suivis bioécologiques menées dans 6 stations suivant les 4 saisons hydrologiques sur 101 taxons, 101 espèces de poissons, 2 espèces de crustacées, 1 espèces de tortues, et 1 espèces d’oursin de mer ont été identifiées. « La direction de la pêche a réalisé l’année dernière une étude qui a indiqué que les quantités des captures sont plus importantes à Joal que celles de Mbour. L’importance des quantités de Thiof débarqués à Joal sont en partie imputables à l’Amp. Avec la dégradation des stocks, le ministère met l’accent sur l’aménagement des pêcheries. L’Amp est une zone de conservation », témoigne le chef de service régional de pêches, Ibrahima Diouf. L’aire est le siège d’un upwelling saisonnier. L’étude sur la caractérisation du peuplement ichtyfaunique  soutenue par le projet « Gowamer » a révélé que : « Ethmalosa fimbriata, Liza dumerilli, llisha africana, Oreochromis nilstieus, Musil cephalus et Pomasys jubellini » sont des espèces les plus nombreuses. La régénération a éveillé les consciences. Sur les bergers du bras de mer, la main de l’homme a restauré les mangroves créant un espace de repos et de reproduction des espèces marines.

Des vagues de contestation d’hier  

En 2015, la communauté était en première dans les opérations d’immersion des récifs en coquillages. Leur fabrication revient à emballer des coquillages de cybium dans des sacs en grillage galvanisé en dimensions manipulables. A côté, il y a des récifs en béton armé plus durables. Aujourd’hui, c’est l’union sacrée autour de l’Amp. Hier, le processus avait soulevé des vagues de contestations. « Les pêcheurs avaient pratiqué leurs activités dans l’actuelle zone de l’Amp depuis plus de 40 ans. Lorsque vous venez un beau jour pour leur dire qu’ils ne doivent plus pêcher. C’était inimaginable pour ces vieux usagers. Il y avait des contestations. Il a fallu utiliser les pêcheurs pour parler aux pêcheurs. Dans le processus, nous avons impliqué les pêcheurs, les mareyeurs, les ong, les services de pêches, des eaux et des forêts. Il y avait toutes les parties prenantes. Nous avons fait 4 ans de communication, de sensibilisation  pour convaincre les pêcheurs à ne pas pêcher dans l’Amp. Nous avons pris en compte les droits coutumiers. Nous avions laissé les autochtones pêcher pour leur consommation et interdire la pêche commerciale  », se souvient le président du comité gestion de l’Amp, Karim Fall. La clé du succès repose aussi par l’engagement communautaire. Les différentes parties prenantes jouent le jeu. La création d’une Amp ne s’est pas limitée par la délimitation d’une aire géographique. Un agenda d’activités comprenant la sensibilisation et des aménagements est exécuté tout au long de l’année. Il y a un tableau de bord de suivi/évaluation. L’Amp de Joal Fadiouth est un laboratoire en Afrique.

 

 

 

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