Agossou Brice TENTE, Maître de Conférences de Géographie, Biogéographe : « Il faut une politique bien pensée pour préserver notre biodiversité»

Face aux menaces qui pèsent sur la diversité biologique dans le monde, en Afrique et au Bénin, nous avons rencontré le Professeur Agossou Brice TENTE qui est par ailleurs Chef du département de Géographie et de l’Aménagement du Territoire (DGAT) à l’Université d’Abomey-Calavi (UAC). Si selon lui, le Bénin dispose d’une riche diversité biologique et des efforts de recherche sont faits pour mieux la connaitre, il reste que l’on ne dispose pas d’une politique efficace bien « pensée » pour la préserver pour les générations futures.

Prof Brice TENTE, Enseignant-chercheur

Prof Brice TENTE, Enseignant-chercheur

Aujourd’hui, est-ce qu’on peut dire que la biodiversité se porte bien au Bénin ? Avant tout il convient de clarifier d’abord la notion de biodiversité. En réalité, c’est un concept vraiment complexe. Le mot biodiversité ou diversité biologique regroupe trois aspects. C’est d’abord l’ensemble des gènes, des espèces et l’ensemble des écosystèmes d’une région donnée. Autrement dit, c’est la variabilité des organismes vivants de toute une région y compris les écosystèmes terrestres, marins et autres. Donc, vouloir parler de la biodiversité, c’est trop englobant. On peut se poser la question de comment se porte les gènes de façon générale, les espèces, et les écosystèmes. Selon vous, en considérant ces trois aspects, est-ce que la biodiversité du Bénin est riche? Notre biodiversité fait partie des plus riches. Je le dis parce qu’à voir la complexité des milieux que nous avons (si nous voulons parler des milieux phytogéographiques) et cette biodiversité varie tout au long du Bénin jusque dans le département de l’Atacora. Par exemple, si nous prenons la côte, nous avons une variété. Si nous prenons la zone de transition, nous avons une autre variété. Et si nous prenons surtout la chaîne de l’Atacora, nous avons aussi une variété de milieux, d’espèces, d’écosystèmes et de gènes qui se développent dans ces milieux. C’est-à-dire que c’est la complexité, la morphologie même du territoire qui offre cette variété d’espèces en fonction des zones phyto géographiques du Bénin. Est-ce qu’aujourd’hui nous avons une bonne connaissance de notre biodiversité ? Même au niveau mondial aussi, le problème de la connaissance de la biodiversité se pose. Si nous prenons les animaux, il y a une connaissance limitée. On peut estimer à 10 millions d’espèces mais à peine le tiers est connu. Mais, je peux dire que si nous revenons au Bénin, en matière de connaissances, on a quand même une idée générale des espèces que ce soit floristique ou faunique. Il y a 4 ou 5 ans de cela, on a produit un document sur la flore analytique du Bénin qui est un document qui fait le point de tout ce qu’on a comme espèces floristiques et même les espèces qu’on n’a jamais identifiées nulle part ont pu être identifiées. Est-ce à dire que la recherche joue un rôle important dans la connaissance de la biodiversité dans notre pays ? Il faut dire que dans le monde universitaire, il y a plusieurs laboratoires qui s’investissent aussi bien à la Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines (FLASH) au département Géographie mais aussi à la Faculté des Sciences Techniques (FAST) au niveau de la Botanique, en agronomie… Il y a des recherches menées de manière concertée pour cerner ce que nous avons comme richesses aussi bien sur le plan faunique que sur le plan floristique et quel est leur état actuel. Autrement dit, il y a des indicateurs qui favorisent de mieux voir de quoi il est question. Donc, je peux vous dire que la connaissance de la diversité biologique du Bénin n’est pas mal. Nous évoluons aujourd’hui dans un contexte de changement climatique et nous savons très bien que ce phénomène a des impacts sur la diversité biologique. Est-ce que la recherche s’intéresse à cette problématique? La recherche s’intéresse énormément à ces questions du moment où nous avons plusieurs de laboratoires et des collègues qui s’intéressent à cette problématique. Et de manière combinée, nous essayons de voir quels sont les impacts de ces variabilités climatiques et des changements climatiques. Mais cela reste une problématique complexe. Autrement dit, ces paramètres ont des influences considérables sur le maintien de nos écosystèmes et des espèces. Est-ce qu’il y a des espèces menacées au Bénin ? On a plein d’espèces menacées aussi bien sur le plan faunique et sur le plan floristique. Sur le plan faunique, nous avons l’espèce qui constitue l’espèce endémique, le singe à ventre rouge qui est menacé comme espèce phare et cela fait partie des espèces menacées. Et sur le plan floristique, vous êtes sans doute au courant de tout ce qu’il y a comme bradage au niveau de nos forêts, de certaines espèces qui sont coupées en désordre sans contrôle. Ce qui constitue de véritables problèmes au niveau de nos forêts classées. Donc, on a des espèces menacées. Maintenant, il est question de voir quelle politique menée pour préserver ces essences qui, de nos jours, sont vraiment menacées suite à la pression humaine. On parle de changements climatiques mais à côté, il faut dire aujourd’hui que c’est l’homme qui est l’acteur numéro 1 dans la régression de nos ressources notamment biologique. Est-ce que les spécialistes et chercheurs qui travaillent sur la question donnent des alertes pour que des réponses soient trouvées ? Il faut dire qu’il faut avant tout une politique. Bien sûr, elle existe mais il faut qu’elle soit vraiment fonctionnelle du moment où la question que vous posez n’est pas seulement limitée à notre niveau. Au plus haut niveau, on essaye quand même d’attirer leur attention. L’année passée, le recteur de l’université, le professeur Brice Sinsin, a été invité au Conseil Economique et Social pour parler de l’état de la diversité floristique, faunique et autres. Il a présenté des communications mais il reste la suite. Même à l’Assemblée Nationale, il y a des interpellations. Donc, la science essaie de parler, de tout faire pour montrer de quoi il est question. Mais, il reste à la politique d’accompagner et de mener les actions qu’il faut pour réellement assurer. La science d’accord mais nous n’avons pas les moyens de préservation qu’il faut. Si on doit dire que pour une forêt classée, il faut tel nombre de forestiers pour préserver, ce n’est pas à la science, aux universitaires de recruter ces forestiers et autres. Donc, il faut une politique vraiment développée autour de la question pour préserver un tant soit peu ces ressources sinon nous tendons vraiment vers une situation qui risque d’être irréversible. Est-ce que vous êtes accompagné par l’Etat pour renforcer les travaux de recherche ? On ne peut pas dire qu’on n’est pas encouragé par l’Etat. Car, il y a les laboratoires, on a quelques appuis même si ce n’est pas ce qu’il faut. On a des appuis par moment, des conférences et colloques organisés. Et l’année passée, l’Association Interprofessionnelle de Coton (AIC), l’Association Internationale des Climatologues qui ont organisé des conférences et cela a été plus ou moins financé par l’Etat. Donc, on est accompagné mais si on a les résultats, il faudra les mettre en application. Mais très souvent, les résultats des travaux de recherche dorment dans vos laboratoires. Est-ce qu’il y a des espaces pour faire connaître et partager les résultats? On peut peut-être dire que dans le passé mais de nos jours, on organise très souvent des panels et des journées portes ouvertes. Il y a le Centre Béninois de la Recherche Scientifique et Technique (CBRST) et l’université qui organisent des colloques et on ne cesse de présenter au public, ce qu’on a obtenu comme résultats clés en matière de mesures de préservation. Il faudra comme je l’ai dit tantôt que l’Etat accompagne plus en mettant les moyens qu’il faut pour régulièrement appliquer les approches de solutions que nous souhaitons. Selon vous, quel est l’avenir de la diversité biologique au Bénin ? L’avenir n’est pas trop sombre mais il faut dire que si on s’y prend vite, on pourra vraiment préserver. Le tout dépend des mesures d’accompagnement, c’est-à-dire de comment on s’y prend pour régler de façon définitive la question. Ce qui est un peu gênant est que quand vous voyagez en Europe ou dans d’autres pays, vous voyez combien de fois les actions sont mises en route pour la préservation de la biodiversité. On accompagne toute une stratégie qu’on développe et on sait déjà qu’on doit replanter tel espace en compensation de tel autre. La situation n’est pas trop alarmante mais c’est alarmant quand même. Il faudra vite prendre les mesures qu’il faut pour réellement penser assurer l’avenir des générations futures.

 

Propos recueillis par Alain TOSSOUNON

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